Assassin’s Creed Valhalla : Et d’Odin, et de deux et de trois

La sortie d’un nouvel épisode d’Assassin’s Creed est toujours un événement. La saga iconique d’Ubisoft nous propose, depuis sa première itération en 2007, une épopée à travers le temps à grands renforts de reconstitutions historiques mémorables. Mais en affectant plusieurs studios en parallèle au développement de différents épisodes, la série a eu tendance à souffrir d’un effet de redondance, les épisodes annuels ne cristallisant plus autant d’attentes. Alors quand le studio français annonce une pause annuelle comme ce fut déjà le cas par le passé, on oscille entre déception et excitation. Deux ans après les aventures d’Alexios et Kassandra en Grèce antique, nous découvrons enfin la suite de cette lutte ancestrale entre Assassins et Templiers, le dernier épisode d’une trilogie mémorable marquée par le renouveau quitte à se perdre en route.

Des hommes d’ailleurs, venus chercher le repos de l’âme

Assassin’s Creed nous met cette fois dans la peau d’Eivor, un guerrier norvégien du 9ème siècle, originaire du village de Forberg et membre du clan du Corbeau. Un jour, à l’occasion d’une grande fête organisée par le roi Styrbjorn, ses parents sont tués par un certain Kjotve, faisant basculer à tout jamais la vie du jeune garçon dans une quête de vengeance. Ce n’est qu’à l’occasion d’événements prenant place lors de sa 23ème année qu’Eivor va pouvoir, enfin, assouvir sa vengeance. Mais cette étape cruciale ne sera que le déclencheur d’événements plus grands à venir. En compagnie de son frère adoptif Sigurd, il devra se rendre en Angleterre pour se trouver non seulement une nouvelle maison mais un honneur digne d’être accepté au Valhalla.

Bien entendu, si nous sommes plongés dans la froideur glaciale de la Norvège au début de cette épopée, c’est parce-que Layla, cette ancienne chercheuse d’Abstergo que nous incarnons dans le présent depuis Assassin’s Creed Origins, a retrouvé l’ADN d’Eivor lors de ses recherches qu’elle mène maintenant conjointement avec une nouvelle organisation. Nous n’allons pas vous en dire plus pour ne pas vous spoiler mais sachez que ce qu’on appelle vulgairement la “méta histoire“ continue d’évoluer et se permet même quelques liens et clins d’oeil avec les précédents jeux, quitte à nous ajouter quelques zones d’ombre pour la suite…

En tout cas, avec ce nouvel épisode, nous voilà donc cette fois en pleine période de raids vikings dans une Angleterre déchirée par de nombreuses querelles entre locaux et Danois bien décidés à se faire une place. Notre ami des loups – tel est le surnom d’Eivor – va devoir aider son frère à fonder des alliances avec les différentes régions afin de renforcer leur position et pour y parvenir, vous devrez vous mêler de ces conflits et apporter votre aide à ceux qui vous semblent justes. C’est d’ailleurs le fil conducteur de cette épisode : chaque chapitre de cette aventure se débloque en inspectant la table des alliances située dans votre campement.

Terre brûlée, au vent, des landes de pierre

C’est une des principales nouveautés de cet épisode : lors de votre arrivée en Angleterre, votre clan va s’installer dans un camp de fortune établi par des éclaireurs mais vous disposerez de peu de moyens et d’infrastructures. En explorant le pays et en pillant les villages et les forteresses ennemies, vous pourrez récolter des matériaux afin de construire de nouveaux bâtiments et améliorer votre installation. Cela permet de débloquer notamment de nouvelles fonctionnalités comme la pêche ou les contrats quotidiens et hebdomadaires permettant de gagner des opales à échanger contre des récompenses principalement cosmétiques. Mais cela ne s’arrête pas là car il y a aussi, par exemple, la cabane de chasse ou le musée d’art romain.

En fait, de manière générale, ces nouvelles bâtisses permettent de donner enfin un sens aux nombreux objets qui peuvent être collectionnés dans le jeu. Contrairement aux épisodes précédents où ces éléments ne servaient qu’à augmenter artificiellement la durée de vie du jeu, on leur donne ici un but plus concret. Ainsi, en chassant les animaux sauvages et plus particulièrement les bêtes légendaires cachées dans leur terrier, vous pourrez gagner des runes, des tatouages, etc. En ramenant vos trouvailles les plus exotiques au musée, vous pourrez débloquer des éléments cosmétiques pour votre foyer. Au fur et à mesure que votre territoire grandira, vos alliés vous donneront aussi des tâches à accomplir. Il faut donc bien avouer que cet Assassin’s Creed Valhalla est bien plus riche et bien plus dense que ses prédécesseurs tout en donnant l’étrange impression contraire.

Au rythme des pluies et du soleil, aux pas des chevaux

C’est ce qui est d’ailleurs paradoxal car l’une des premières choses qui frappent après quelques heures de jeu, c’est l’absence de quêtes annexes. Alors, elles n’ont pas totalement disparues mais globalement, nous sommes très loin de l’abondance de l’épisode précédent. Après réflexion, cette décision est logique vu le contexte historique et le personnage que vous incarnez. En effet, difficile d’imaginer un envahisseur viking qui débarque dans un pays étranger mais vient en aide à ses habitants. En lieu et place de quêtes annexes, vous tomberez donc souvent sur des mini-histoires, des tranches de vies au détour de vos pas, faisant intervenir un ou plusieurs personnages pour lesquels vous devrez accomplir une tâche. En échange de quelques minutes de votre temps, vous recevrez de l’équipement et de l’expérience. Moins de quêtes mais un peu plus d’enrobage pour faciliter la digestion et éviter l’écoeurement.

Ces “évènements“ sont regroupés sur la carte sous l’appellation “mystères“. Les régions que vous allez visiter en sont truffées au même titre qu’on peut y trouver également de nombreuses richesses et des artefacts. Un gros point positif : l’exploration n’a jamais été aussi gratifiante que dans cet épisode. En prenant le temps de récupérer ces objets, vous gagnerez de quoi de nouveaux équipements et de nouvelles compétences spéciales. Il suffit de placer le curseur sur une région pour avoir un récapitulatif de toutes vos découvertes et de ce qu’il vous manque. En zoomant sur celle-ci, vous pourrez apercevoir de petits points colorés vous indiquant leur position, même s’il faut avoir une bonne vue car la carte manque souvent de lisibilité en raison des couleurs choisies, bien trop claires. En tout cas, ces indications n’apparaissent que si vous passez à proximité ou si vous vous synchronisez en haut de certains points d’intérêts particuliers. Cet épisode ne déroge pas à la règle sur ce point, vous pouvez vous préparer à réaliser vos plus beaux sauts de la foi.

Pour le reste, nous sommes en terrain connu en ce qui concerne le gameplay de cet épisode. Nous nous sommes entraînés sur les champs de bataille entre spartiates et athéniens il y a deux ans, nous pouvons maintenant laisser libre cours à la colère nordique des fjords norvégiens aux vastes pâturages anglaises. Bien entendu, vikings oblige, cet épisode met davantage l’accent sur ces batailles sauvages qui sont malheureusement aussi violentes qu’anecdotiques. On apprécie pourtant l’originalité de ces confrontations et leur côté épique – la rage des assauts danois est très bien retranscrite par ailleurs – mais on regrettera que si on se focalise sur les objectifs qui nous sont donnés, le soufflet retombe beaucoup trop vite. On vous demandera la plupart du temps d’enfoncer des portes avec un bélier et de retrouver un personnage clé et de le tuer pour mettre fin au conflit.

Les occasions de s’attaquer à vos ennemis sont plus nombreuses que d’habitude et la violence des combats peut en décontenancer plus d’un car les différentes installations ennemies, qu’il était autrefois conseillé de visiter vêtu de votre plus belle cape d’Assassin, sont très peuplées et assez difficiles à terminer sans alerter quiconque et se retrouver avec toute une garnison sur les bras. Il y a peut-être aussi l’IA capable de vous voir grâce à ses yeux dans le dos et les nombreux bugs réguliers qui n’aident pas à favoriser la discrétion.

Mais en dehors des assauts liés à l’histoire que nous venons de mentionner, vous êtes libres de l’approche que vous voulez utiliser. Simplement, on ne vous le dit pas. Le jeu vous encourage indirectement à voyager à bord de votre bateau et en compagnie de vos amis guerriers qui ne font pas dans la dentelle et qui sont toujours prompts à piller la moindre parcelle qui passe. On peut saluer un effort de la part d’Ubisoft de vouloir remettre la furtivité sur le devant de la scène grâce à la ré-apparition de la cape et de différents emplacements permettant de se cacher (s’asseoir sur un banc, se mêler à la foule, faire diversion grâce à un ivrogne de passage…) mais au final, ces éléments sont beaucoup trop anecdotiques.

Des nuages noirs qui viennent du nord

Mais niveau bouleversements, cet épisode nordique ne s’arrête pas là et, fort heureusement, pour le meilleur. Malgré la quantité bien plus faible de quêtes annexes par rapport à Assassin’s Creed Odyssey, le jeu nous abreuve malgré tout de choses à faire et d’autant de points d’expérience à récupérer sauf qu’ici, pas de niveau. L’expérience ne sert qu’à engranger des points de compétence que vous pouvez ensuite allouer librement sur une carte de constellations du plus bel effet. Ce sont les différents noeuds que vous débloquez sur cette carte qui vous attribuent de meilleures statistiques et de nouvelles capacités. Choisirez-vous la voie de l’ours orientée attaque au corps à corps, la voie du loup orientée attaque discrète ou la voie du corbeau orientée attaque à distance ? Pourquoi pas un peu des trois puisque les différentes voies s’entrecroisent à de nombreuses reprises pour vous permettre de choisir votre propre voie ?

Cette liberté se retrouve aussi au niveau de votre équipement car comme précédemment, vous avez le choix des armes. Epées, lances, dagues, haches, boucliers… à vous de choisir ce qui vous sied le mieux mais vous serez surpris de constater que les “loots“ ne pleuvent plus sur vous comme si vous exploriez la Bretagne en automne. Alors que dans Odyssey, vous receviez de nouvelles pièces d’équipement toutes les cinq minutes, ici, elles s’obtiennent au cours de votre exploration et sont limitées en nombre. Le jeu préfère cette fois se focaliser sur l’amélioration de ces équipements au fil du temps et leur personnalisation.

Ainsi, en échange de matériaux, vous pourrez augmenter les statistiques de ces derniers voire améliorer leur qualité en demandant l’aide du forgeron. En faisant cela, votre équipement change d’apparence et gagne des emplacements de runes, des objets que vous récupèrerez en de nombreuses occasions et qui vous permettent d’obtenir quelques points bonus en attaque, en discrétion, en critique, etc. D’ailleurs, tous vos équipements sont affiliés à l’une des voies de la carte des constellations donc le choix de ce que vous vous équipez est loin d’être anodin.

On y croit encore aux monstres des lacs

On le comprend ainsi assez rapidement, cet épisode est à la croisée des chemins. Il s’assoit sur ses acquis tout en n’hésitant à renouveler beaucoup d’aspects. On y retrouve certains éléments caractéristiques de la série et des évolutions très appréciables. Toutefois, le jeu s’oriente dans une direction qui peut choquer les habitués. Parfois, on se demande même si on joue toujours à Assassin’s Creed. Après tout, le sujet principal de la saga, c’est la lutte ancestrale entre Assassins et Templiers et de fait, Eivor n’est pas un Assassin. Même si on lui donne les outils qu’il faut et qu’on lui apprend les rouages du crédo, il reste avant tout un viking. Vous aurez beau jouer au mieux les assassins, cette réalité reviendra régulièrement se rappeler à vous. C’était déjà le cas avec nos comparses grecs mais ça l’est encore plus aujourd’hui.

Cette question se pose aussi lorsqu’on s’interroge sur la partie mythologique du titre. Après tout, un bon Assassin’s Creed, c’est ce subtil mélange entre reconstitution historique et liberté d’écriture, cette savoureuse frontière entre réalité et mythes. Force est de constater malheureusement qu’au gré de nos voyages sur les fleuves d’Angleterre, ces légendes qu’on cherche à l’horizon se font désirer. L’histoire de cet opus est très ancré dans sa réalité historique là où nous avions, paradoxalement, beaucoup d’attentes, encore plus même qu’à l’époque des dieux grecs. Alors ne vous y trompez pas, la mythologie est bien présente dans le jeu.

Le jeu flirte souvent avec un certain mysticisme comme lorsqu’il nous fait combattre ces agaçantes sorcières mais c’est dans une région totalement optionnelle du jeu qu’il faudra vous rendre si vous souhaitez réellement étancher votre soif en matière de légendes et de mythes. Cette région est à part de tout le reste, comme s’il s’agissait d’un DLC déjà pré-inclus dans le jeu. Nous n’allons pas vous divulguer les conditions permettant d’y accéder mais nous ne saurions que trop vous conseiller de ne pas sauter cette étape de l’histoire d’Eivor, très généreuse en récompenses et en points d’expérience et de compétence. Il n’en reste pas moins dommage que cette partie ne soit pas mieux imbriquée dans l’histoire générale du jeu.

De quoi boire trois jours et deux nuits

Entre deux pillages, un viking peut compter sur une bonne soirée avec de quoi manger et de quoi boire pour se changer les idées. En tant que joueur, les mini-jeux ne manquent pas non plus pour vous divertir un peu entre les concours de boissons, le jeu de dé ou les joutes verbales. Ces petites activités sont généralement prétexte à gagner de l’argent mais les joutes verbales ont un atout non négligeable : en plus d’être drôles (il s’agit en gros d’un concours où les deux jouteurs se combattent à coups de vers et de rimes) les réussir vous permettent d’augmenter votre charisme. Et à la manière d’un Fallout, avoir un certain niveau de charisme permet parfois de débloquer des options de dialogue particulières.

Lors de votre exploration, vous tomberez aussi sur différents types de petites énigmes comme la reconstitution de “cairn“ – ces petits amas artificiels de pierres qui tiennent en équilibre – ou d’étranges ruines antiques qui contiennent un symbole mystique qu’il faut trouver et aligner. Il y a aussi des endroits hantés qu’il faut exorciser en détruisant de petites idoles maudites, bref, il y a de nombreuses occasions de se dégourdir les jambes et les méninges dans le vaste monde qui s’étend devant vous. Il y a même certains secrets qui ne sont pas affichés sur la carte et qui devront être découverts par vous-même… Ce n’est pas comme si le jeu avait besoin de ça en plus tant il est généreux en terme de contenu. Il vous faudra bien pas loin de la centaine d’heures pour explorer le jeu dans ses moindres recoins.

Et disons le sans détour, le monde dépeint est magnifique. Les différentes régions que vous allez visiter sont toutes d’une grande beauté. Le jeu peut même se targuer d’être encore plus réussi visuellement que son prédécesseur. Il enchaîne les panoramas à grands renforts d’effets de lumière et de mélanges des couleurs et gambader dans la campagne ou naviguer sur les rivières n’a jamais été aussi impressionnant. C’est presque un sacrilège de proposer un mode photo aussi sommaire par rapport à la concurrence quand on peut se targuer d’offrir l’un des plus somptueux mondes ouverts. On le disait déjà dans notre test de Watch Dogs Legion mais Ubisoft est vraiment le maître lorsqu’il s’agit de la conception de monde ouvert et il le prouve encore une fois avec leur nouveau titre.

Malheureusement, cette beauté des environnements met en exergue l’aspect daté des cinématiques et de la mise en scène. Troisième et dernier jeu d’une trilogie initiée par Assassin’s Creed Origins, le jeu accuse le poids des années et cela se ressent. Les personnages sont peu expressifs, regardent dans le vide et sont très statiques. Cela dit, il s’agit d’un jeu charnière, le dernier de cette génération et on peut déjà supposer que le prochain épisode – qui n’a pas encore été annoncé – sera entièrement dédié à la nouvelle génération et devrait nous laisser bouche bée.

La partie sonore n’est pas en reste puisqu’encore une fois, nous sommes accompagnés par des musiques sublimes tout le long de notre voyage. Les inspirations nordiques se font sentir et renforcent encore plus l’immersion. Le doublage français est de bonne facture même si le doublage original vous plongera encore plus dans le milieu du Moyen-Âge et les régions où vous serez plongés. Par contre, petit bémol pour ces nombreux habitants qui s’expriment dans leur langue d’origine lorsque vous passez à côté d’eux alors qu’ils parlent en français quand vous leur adressez la parole, même si c’est plus surprenant et amusant qu’autre chose.

On a aiméOn a moins aimé
– Les graphismes à couper le souffle
– Les jeux de lumière et les couleurs, saisissants
– Le nouveau système d’évolution du personnage
– Moins de loots, plus de personnalisation
– La gestion de la colonie, pertinente et qui donne du sens
– Un jeu d’une grande richesse et d’une grande générosité
– Une durée de vie impressionnante
– L’IA reste un problème récurrent de la série
– De nombreux bugs entâchent l’aventure
– Les légendes nordiques semblent reléguées au second plan
– L’ambiance viking pourra en rebuter certains…
– … et le jeu se focalise beaucoup sur les pillages et les raids


Il y a tant à dire sur cet Assassin’s Creed Valhalla. Tout comme ce voyage qui oscille entre les glaciales terres de Norvège et les prairies plus vertes de l’Angleterre, le jeu souffle en permanence le chaud et le froid. Avec ses graphismes à couper le souffle mais sa mise en scène datée et sa formule qui a subi de nombreuses évolutions intelligentes quitte à y laisser un peu de son âme, l’épopée d’Eivor marque malgré tout avec brio la quintessence de trois épisodes marqués par la volonté d’un renouveau. Peut-être que certains seront sortis de la route au passage mais ça serait dommage tant le résultat reste une réussite irréfutable d’une grande générosité. Si tant est que vous ne soyez pas hermétique aux mondes ouvert ou à ce style de jeu, nous ne pouvons que vous conseiller de vous jeter dans la bataille. Thor Aïe !

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